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     Accueil > Justice et Paix > dernière mise à jour: 2013-11-05 08:42:51
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L'esclavage moderne en RDC : témoignage



L’Eglise doit s’engager plus encore contre le trafic d’êtres humains. Sous l’impulsion du pape François, une rencontre de deux jours vient de s’achever au Vatican sur la traite des personnes et l’esclavage moderne. Experts, religieux et membres d’associations, rassemblés par l'Académie pontificale des Sciences sociales et l'Académie pontificale des Sciences, ont fait le point sur les nouvelles formes d’esclavage : la prostitution, le travail forcé ou le trafic d’organes… Des réalités derrière lesquelles se cachent souvent des situations d’extrême pauvreté et l’absence d’une bonne gouvernance.

En République démocratique du Congo, là aussi des hommes, femmes et enfants constituent une main d'œuvre sans voix, sans défense et corvéable à merci. La misère et l’espoir d’une vie meilleure les poussent dans les mains d‘exploiteurs sans scrupules.

Témoignage du père blanc Bernard Ugeux, missionnaire à Bukavu à l’est de la RDC RealAudioMP3


Tous les lieux où les gens sont forcés, par la situation même de leur pauvreté, de leur misère, de leur famine à se laisser employer pour des prix absolument dérisoires et des travaux excessivement lourds qui font qu’en définitive, même si personne ne les force à être employés dans ces entreprises, en fait c’est eux-mêmes qui se présentent mais ils n’ont pas le choix parce que c’est une question de survie . Donc, on peut dire que d’une certaine façon, ils sont esclaves d’une injustice structurelle qui fait qu’ils vont aller se mettre au service de personnes qui vont profiter du fait qu’ils sont prêts à n’importe quoi pour survivre, ou dans le cas des femmes pour pouvoir nourrir leurs enfants ou payer l’école, si bien qu’on peut dire qu’ils sont en situation objective d’esclavage. Alors on peut donner comme exemple des femmes ou des enfants qui travaillent dans la construction, des femmes qui portent des charges très lourdes, parfois plus lourdes que leur propre poids corporel pour les amener du port au marché en gagnant l’équivalent de moins d’un euro par jour. Ça peut être aussi des petites bonnes qui se retrouvent venant des villages pour se mettre au service de familles riches et qui sont abusées soit par un travail où il n’y a pas d’heure mais aussi par les hommes de la maison et ça, c’est de l’esclavage contemporain.



Les personnes qui les « esclavagisent » d’une certaine manière ,même si le terme n’est pas forcément celui qui est adapté, ces gens-là sont des personnes qui viennent de RDC ou est-ce que c’est des personnes étrangères ?



La plupart du temps, ce sont des nationaux, des entrepreneurs locaux mais vous pouvez avoir des commerçants qui viennent aussi des pays voisins et qui investissent au Congo et comme justement il y a un très grand libéralisme dans ce domaine, ils vont exploiter les populations.


On pense souvent aux grandes entreprises étrangères qui exploitent les mines ou les ressources naturelles…


Alors oui, ça c’est un autre aspect de cet esclavagisme, effectivement. Et ce sont les enfants qui travaillent dans des mines de diamants, des mines d’or ou des mines de Coltan qui est ce minerai qu’on utilise pour faire des téléphones portables et les ordinateurs et qui , à travers des réseaux -souvent des réseaux mafieux-font un travail qui est à peine payé et tout ça profite aux multinationales qui ensuite vont racheter ce minerai pour l’exporter, le traiter, etc…à l’étranger. Et là, on peut dire que cet esclavage est entretenu par la demande extérieure avec des complicités locales.


Les multinationales, elles-mêmes sont quand même tenues de respecter un certain standard, des normes de condition de travail pour leurs employés. Là, rien.


Les entreprises multinationales préfèrent investir dans des pays où l’État est encore fragile ou insuffisant. Alors actuellement, le gouvernement congolais essaye , lui, de favoriser une traçabilité. Il y a des ONG qui essayent de venir sur le terrain. La question, c’est qu’il faut que les nationaux ne piratent pas le projet parce qu’il y a trop de gens qui ont intérêt, parce que ça n’arrive pas cette traçabilité. Mais il y a une volonté actuellement, entre autres sous la pression d’organismes internationaux etc., pour qu’effectivement il y ait une traçabilité et qu’on arrête cette exploitation. Le gouvernement essaye également de faire quelque chose mais évidemment dans un pays aussi immense et où il y a tellement de gens qui ont des réseaux parallèles, c’est très difficile à mettre en pratique.


Est-ce que l’Église prend la parole sur ces thématique-là ?


Ce qui est frappant c’est que d’un côté il y a ces paroles générales, généreuses, importantes que les évêques prononcent et qui sont en général très bien construites… ce sont d’excellents documents. La question, c’est celle de la diffusion, de la traduction.
Et dans la pratique, on constate que les plus riches qui sont à la tête des entreprises locales ou qui travaillent pour les entreprises multinationales peuvent être de bons pratiquants, des gens qui ont des dévotions, qui sont peut être à la première rangée à la cathédrale, qui font de temps en temps un don ou qui sont invités à des fêtes par l’épiscopat, etc. ..mais qui ne font pas toujours le lien entre leur dévotion et ce qu’ils entendent à l’Église et leur gestion du personnel ,des gens qu’ils emploient sur le terrain. Si bien qu’on peut avoir des gens qui sont en fait des esclavagistes dans les faits mais qui en même temps seront très bien cotés dans l’Église et auront pignon sur rue un peu partout. Et c’est là que c’est difficile pour l’Église d’être à la fois en bonnes relations avec les responsables locaux et capable d’être prophétique. Là, il y a évidemment un enjeu très important.
Il y a certains évêques qui l’ont fait, il y en a même plusieurs qui ont été assassinés pour des raisons politiques dans le cas du diocèse de Bukavu par exemple. Dans la pratique en tout cas, dans une région ou les gens sont à 70%-75% catholiques et peut-être à 90% chrétiens quand on prend aussi tous les protestants, on constate qu’il y a un degré de violence et d’exploitation des petits qui pose la question de savoir quel christianisme a-t-on apporté, quelle est la place exacte de l’Évangile, quel lien les gens font-ils entre leur dévotion et l’enseignement de la doctrine de l’Église, l’enseignement social de l’Église.


Ce n’est pas problème moral seulement sur le moment mais c’est un problème complètement structurel ..


Structurel et ou l’Occident y trouve tout son intérêt. Je me suis interrogé sur comment peut-on être aussi esclavagiste dans un Pays aussi « chrétien » mais cela n’empêche pas qu’il faut aussi se poser la question des réseaux internationaux où les occidentaux ont leur responsabilité et des chrétiens responsables d’entreprise qui peut-être ne se posent aucune question, préfèrent ne pas se poser des questions sur l’origine des minerais qu’ils utilisent dans leur entreprise.



Est-ce que ça sert d’enseigner la justice sociale et donc de faire en sorte que les personnes, même dans le noyau familial commencent à prendre conscience qu’elles ont des droits, qu’il faut respecter l’autre etc. …Est-ce que tout cela a un sens si on laisse ces entrepreneurs ne pas être punis et cette fois-ci par la loi ?



C’est-à-dire que le travail doit être fait à différents niveaux. Pour l’Église on dit « mater et magistra : mère et enseignante ». Donc il y a ce travail qui peut se faire au niveau de l’Église. Bien sûr , il y a régulièrement des dénonciations de la part des épiscopats quant au mauvais fonctionnement de tout le système judiciaire où il y a beaucoup de corruption, beaucoup d’impunités etc. … Donc là, il y a un travail à faire et c’est sûr que des enjeux et des défis plus importants pour ces Pays-là, pour ces régions-là, c’est la question de l’impunité. Et cette impunité évidemment est liée à votre statut social. Quand vous avez un certain niveau social, vous pouvez pratiquement faire ce que vous voulez surtout quand vous avez une certaine somme d’argent et que vous savez à qui la donner. Donc l’enjeu est là aussi de faire en sorte qu’il y ait une justice indépendante, un État de droit qui fera qu’effectivement il y aura des poursuites s’il y a des abus.
Alors, il y a le travail de formation de l’Église quant à la justice sociale et la doctrine sociale de l’Église. Il y a une pression à faire en tant que citoyen : la dimension citoyenne. Si maintenant l’État lui-même ne fait pas sa part, l’Église de toute façon ne peut pas remplacer les structures étatiques.


Qui sont ces esclavagistes ? Vous dites dans votre document qu’ils sont eux-mêmes esclaves du péché..


Oui, c’est ça, l’esclavagiste est lui-même le premier esclave d’une certaine façon. En travaillant là-dedans, je suis allé voir sur le compendium de la doctrine sociale de l’Église, cette synthèse de l’enseignement social de l’Église et la première chose que j’ai vu dans l’esclavage, c’est l’esclavage du péché. Et mon premier réflexe a été « oui mais moi c’est pas de cet esclavage là dont j’ai envie de parler, c’est de l’esclavage moderne », et tout d’un coup je me suis dit « mais dans le fond, ceux qui esclavagisent les autres , ce sont des gens avec telle âpreté au gain et une telle volonté d’acquérir toujours des biens , de s’enrichir, de monter dans la hiérarchie, d’avoir du pouvoir que ce sont en fait des gens qui sont esclaves de leur âpreté au gain qui fait qu’ils sont prêts à utiliser comme des objets des femmes, des enfants pour pouvoir produire, que ce soit des minerais, des constructions, que ce soit dans le commerce etc. …et qu’en définitive ces gens-là étaient esclaves de leur âpreté au gain, l’esclave de leurs recherches de satisfaction ou de la soif de pouvoir et que donc il ne suffit pas de faire un travail au niveau des structures, il faut aussi faire un travail au niveau intérieur.
Et c’est bien l’enseignement de l’Église qui dit que dans le fond, la source même du pêché, c’est le cœur de l’homme. Et donc on va pouvoir faire tous les changements structurels que l’on veut, cela n’empêche que si les personnes qui sont en responsabilité n’ont pas ce chemin intérieur de se dire « dans le fond, moi je trahis l’Évangile ».


Des gens se posent ces questions-là ?


J’espère que certains se la posent. Je n’en suis justement pas sûr. J’ai l’impression que ceux qui vont à la messe et qui donnent régulièrement de l’argent au curé pour retaper la toiture de l’Église etc. se disent « je suis un bon catholique » surtout que lorsqu’il y a un mariage ou un baptême, on va inviter le clergé, on va faire une fête qui va coûter une fortune, et après on va se dire « moi, j’aime bien l’Église, je suis quelqu’un qui a une grande responsabilité dans l’Église ». Je suis peut-être même membre du conseil paroissial mais évidemment personne ne va me dire « Combien est-ce que tu payes les femmes et les enfants qui sont en train de construire cette grosse villa au bord du lac ? ». Personne ne va lui poser la question. Et le fisc non plus ne va pas venir lui dire « Mais avec un salaire de 300 dollars, comment pouvez-vous vous construire une maison de 200.000 dollars ? ». Personne ne pose de question. Et donc là, si cette personne ne fait pas un chemin intérieur et si l’Église n’est pas là pour les titiller, le grand danger c’est que ces gens ne se poseront jamais cette question .

Et c’est là, je crois, la responsabilité du clergé dans l’éducation des laïcs. C’est toute la formation. Et Dieu sait si dans ces documents et ce que disait aussi le Pape Benoît XVI dans Caritas in Veritate, c’est cette formation des laïcs et des élites, des responsables dans le domaine des affaires, des finances ,du commerce, de l’économie.


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